Comme chaque matin, je me rends au travail, les yeux encore collés.

J’enfile des bas de laine en plein mois d’août et j’enfonce ma tuque, puis un manteau rembourré.

Comme chaque matin, j’entre dans la chambre froide et j’y reste durant huit heures. Moins les pauses.

Ce travail, je l’ai choisi. Les conditions sont difficiles, j’ai les doigts qui gèlent, mais c’est bien payé.

J’ai quitté les bancs d’école après le cégep, temporairement. J’étais bonne élève, et je compte retourner aux études, un jour, y rester jusqu’au doctorat, même.

J’adorais les travaux de recherche, les deadlines, les fins de session.

Puis un jour, en plein milieu d’un mois de novembre froid et gris, je suis devenue fatiguée. Ma routine m’est rentrée dedans, creux, jusqu’à mes os et j’ai craqué.  Ma vie avait un goût amer d’ennui profond.

Pourtant, j’avais tout fait comme les autres, en mieux, même.  Je réussissais partout où la société avait décrété que je devais réussir, et je suivais les sentiers battus avec enthousiasme.

Jusqu’à ce que ça craque.

Je vivais le stress et l’amertume d’un homme de cinquante ans banlieusard et désabusé, la calvitie en moins, et ce, à 18 ans.

J’ai décidé que cela suffisait. Que, peut-être, il y avait une autre alternative. Que j’avais le droit de partir à la poursuite du bonheur, avant même d’avoir 20 ans, parce qu’on n’est pas obligé d’attendre d’avoir 40 ans et des regrets pour commencer à vivre.

Stella Warnier pour Le Carnet Voyage

Source de l’image: Stella Warnier

Source de l’image: Stella Warnier

J’ai cessé de rêver ma vie et j’ai choisi de mener la vie dont je rêve.

Depuis cette prise de conscience, presque deux années se sont écoulées.  Je multiplie les petits boulots, j’économise chaque sou et je m’achète des billets d’avion. Je me suis extasiée devant un troupeau d’élans à Jasper, j’ai pleuré au sommet d’une montagne à Banff, je suis tombée en panne en plein hiver, la nuit tombée sur la route d’un parc national de la Colombie-Britannique. J’ai pique-niqué devant Big Ben, je me suis baignée en Bretagne, j’ai fait sécher mon linge sur le toit d’une maison au Mexique.

Je n’ai rien regretté.

Chaque matin, je me gèle les doigts pour financer mon prochain voyage. Dans quelques mois à peine, je prends d’assaut l’Europe.

Ma vie, je l’ai choisie, je la façonne chaque jour.

Si j’en suis capable, tu l’es aussi, cher lecteur.

Cesse de te dire que les gens qui voyagent sont «chanceux». Dire cela, c’est comme excuser sa propre inertie. Ta vie, c’est ce que tu en fais.

Oui, je suis privilégiée. Privilégiée d’être née en occident, d’être libre de vivre ma vie comme je la veux, de pouvoir travailler quelques mois pour mieux repartir.

Toutefois, mon privilège s’arrête là. Le reste, c’est une question de priorités, une question de choix. Je ne sors pas beaucoup, presque pas, et je ne loue pas d’appartement. Vivre chez ses  parents, ce n’est pas toujours glorieux. Les mois que je passe au Québec, entre mes voyages, ne sont pas les plus palpitants, je te l’avoue.

Mais au final, lorsque je passe enfin les portes d’embarquements de l’aéroport, je te le promets : tout cela en vaut la peine.